12 Juin 60e Nohant Festival Chopin – Une ouverture sandienne
Posted at 12:36h
in Compte-rendu des concerts 2026

60e Nohant Festival Chopin
Une ouverture sandienne
En hommage à George Sand dont on célèbre les 150 ans de la disparition, les femmes seront à l’honneur tout au long de la saison du 60e Nohant Festival Chopin. Outre une programmation majoritairement féminine, Sylviane Plantelin, la vice-présidente du Festival, a invité cinq personnalités évoquant chacune l’un ou plusieurs talents de l’écrivaine, à présider chaque week-end du Festival. Ainsi la 60e édition du Festival était inaugurée par la spécialiste hors pair de George Sand, l’historienne et écrivaine Michelle Perrot.
Sand par Michelle Perrot
Samedi 6 juin, très appréciée du public pour son érudition et sa simplicité, Michelle Perrot dresse, devant un auditorium comble, le portrait de « sa » George Sand lors de la causerie-rencontre animée par Jean-Yves Clément, le conseiller musical et littéraire du Festival. Elle dresse, devant un auditorium comble, le portrait de « sa » George Sand lors de la causerie-rencontre animée par Jean-Yves Clément, le conseiller musical et littéraire du Festival. Elle décrit une femme à « l’image multiple qui évolue au fil des ans », « libre avant son temps », « à l’esprit vif mais taiseuse » – dans les cénacles littéraires masculins, « je passais pour une bûche », écrira-t-elle -. Incomparable épistolière, sa correspondance compte 25 000 lettres, une source historique répertoriée dans les 26 volumes publiés par Georges Lubin. Résolument républicaine, elle est vilipendée par le milieu aristocratique berrichon eu égard à ses mœurs et ses idées politiques. Partageant sa vie entre Paris et le Berry, elle crée à Nohant une « thébaïde » où les plus grands artistes de son temps sont accueillis, devenant selon Jean-Yves Clément, la « mère supérieure d’un monastère d’un nouveau style… où néanmoins la sexualité était libre » rajoute-t-il, ce que corrobore Michelle Perrot. Indépendante financièrement, George Sand se bagarre avec ses éditeurs pour faire reconnaître ses droits. De passage à Nohant, Balzac – avec lequel elle créée la Société des Gens de Lettres pour protéger les auteurs -, écrira : « J’ai rencontré la camarade Sand en pantoufles ». Journaliste, elle collabore à plusieurs journaux parisiens et berrichons ; engagée politiquement, l’égalité est sa passion et elle déteste la violence. « Apprenons à être révolutionnaire mais jamais terroriste » écrit-elle. Elle prendra des distances avec la politique au moment de la Commune. Avec l’âge, elle revêtira l’habit de la « bonne dame de Nohant », une image quelque peu réductrice qui passera néanmoins à la postérité. Habitée par une personnalité qui lui est chère, Michelle Perrot nous restitue une George Sand dans sa complétude de femme légendaire en avance sur son temps… voire sur le nôtre.
Impériale Leonskaja
Autre légende, celle-ci du piano et chef de file de la cohorte de musiciennes qui se succéderont pendant la 60e édition du festival, la pianiste Elisabeth Leonskaja avait l’honneur de la soirée d’ouverture. Très attendue par le public, elle s’installe rapidement au piano pour dérouler un programme à sa main : la Sonate en si majeur op. 147 de Schubert, une œuvre libre et fantasque d’un compositeur de 20 ans qui cherche à s’affranchir des règles ; puis en interlude, ce seront les Six petites pièces op. 19 de Schönberg, insolites dans un lieu habitué aux ruissellements du piano romantique ; tout cela avant d’admirables pages de Chopin : le fiévreux Scherzo n° 1 op. 20, puis après le Nocturne op. 27 n° 2, tout en douceur, retour au drame avec la Polonaise Fantaisie op. 61 dans une interprétation puissante à hauteur d’une Pologne vaincue par les envahisseurs russes. En deuxième partie, ce sera la Sonate n° 3 en fa mineur op. 5 de Brahms, elle aussi composée à 20 ans, « une symphonie déguisée » dira Schumann, pleine d’une exubérance thématique qui convient parfaitement au jeu multiforme de la pianiste. Avec un piano aux antipodes de celui de « la jeune fille de bonne famille », Leonskaja règne sur son royaume musical avec force et douceur. « Être soi », tel est le credo de cette grande dame du piano dont le récital parachevait idéalement cette première journée dédiée aux femmes de caractère. En bis, ce sera de Chopin le Nocturne op. 9 n° 2 puis la valse La Plus que lente de Debussy.
La « fugue » magistrale de Nour Ayadi
Une nouvelle génération d’artistes, musiciens et comédiens, était aux commandes de la programmation du dimanche. Dimanche 7 juin, très nombreux, le public se presse pour assister au tremplin-découverte de Nour Ayadi, une jeune femme de 27 ans qui a mené de front ses études à Sciences-Po et de pianiste-concertiste, lauréate du Prix Cortot à 19 ans et nommée aux Victoires de la musique. Jean-Yves Clément présente les œuvres qui vont être interprétées : 5 extraits de la suite en ré de Rameau, la Polonaise-Fantaisie op. 61 de Chopin, suivies de deux pages de Claude Debussy – D’un cahier d’esquisses et Masques -, puis en conclusion, les Variations et Fugue sur un thème de Haendel op. 24 de Brahms. En didacticien facétieux, le conseiller musical et littéraire du festival fait remarquer en préambule que chaque génération de musiciens a donné naissance à des couples : Rameau et Couperin, Chopin et Liszt, et même à des « trouples », rajoute-t-il, si l’on songe à Bach, Haendel et Scarlatti, un néologisme qui ravit le public. Le récital de la jeune artiste avance crescendo jusqu’aux Variations de Brahms, un cadeau d’anniversaire passionné du compositeur à sa chère Clara Schumann qui créera l’œuvre. « Néo-classique, cet édifice d’une grande puissance orchestrale très difficile est aussi un hommage à Bach en se terminant par une fugue monumentale, forme musicale qui fut ringardisée pendant des années » précise Jean-Yves Clément. Avec maestria, Nour Ayadi s’élance dans cette œuvre redoutable qu’elle mènera sans faiblir jusqu’à sa grandiose conclusion. Une interprétation magistrale qui lui vaudra la reconnaissance d’un public euphorique. En bis, elle propose une « Novelette de Poulenc », suivie d’un Goyescas de Granados.
Hommage théâtral
Dimanche après-midi, donné en première à Nohant la veille du jour anniversaire de la disparition de George Sand et créé sur une idée d’Yves Henry, le président du festival, un spectacle musical et littéraire intitulé « Écoutez ; ma vie c’est la vôtre » évoque la vie de l’écrivaine et ses rencontres. Écrit par Evelyne Loew, ce spectacle réunit une troupe de jeunes comédiens et musiciens, tous férus de romantisme. De sa naissance à sa mort, la vie riche et trépidante de George Sand se déroule sous la forme d’une suite de scénettes judicieusement évocatrices et rythmées. Eugénie Pouillot interprète une George Sand fougueuse et attachante ; Ulysse Robin endosse tour à tour les habits de Casimir Dudevant, le mari de George Sand, de Musset, de Delacroix ; Loïc Mobihan excelle dans les rôles de la grand-mère de l’écrivaine, de l’avocat-amant-mentor Michel de Bourges, de Chopin et d’Alexandre Manceau, tandis que Rafaela Jirkovsky s’épanouit dans les rôles de Marie Dorval et de la bonne de George. Côté musique, Pauline Viardot est évoquée par la chanteuse Zoé Rialan accompagnée au piano par le jeune Nils Kittel alias Liszt. Alternant émotion et humour, cette commémoration théâtrale pleine de verve, de fureur et de jeunesse, éloignée des lourdeurs pontifiantes habituellement réservées aux illustres, a pour vertu d’extraire l’écrivaine de la gangue de l’histoire. Ce spectacle la restitue vivante et contemporaine, en héroïne du roman de sa vie dont la liberté est le fil rouge. Et quel plus bel hommage rendu à George Sand et aux interprètes que la petite larme d’émotion affleurant dans les yeux du public à la fin du spectacle lors de l’évocation de sa mort. 150 ans après sa disparition, on la regrette encore !













