28 Juil Chopin chez George Sand

Saehyun Kim, Saskia Giorgini, Kevin Chen, Ewa Leszczynka, Trio George Sand, Akiko Ebi, François Dumont, Byeongiu Yu, Maria Moliszewska, Gabriel Cassagnes
COMPTE-RENDU SEMAINE DU 16 AU 22 JUILLET 2026
Chopin chez George Sand
En 2026, le Nohant Festival Chopin a célébré deux anniversaires : ses 60 ans et les 150 ans de la disparition de George Sand. Après quatre week-ends en juin, le festival se poursuivait du 16 au 22 juillet lors d’une semaine plus spécifiquement dédiée à Chopin.
Époustouflant
Jeudi 16 juillet, ouverture de la semaine avec Saehyun Kim, 19 ans, multirécompensé lors du Concours Long Thibaud 2025 : Grand Prix, Prix du public, du jury et de la presse. En première partie, choix audacieux avec la Sonate n° 18 de Schubert en sol majeur où se tissent à l’envi drames et danses. En deuxième partie, ce seront de Chopin le Nocturne n° 2 en ré bémol majeur op. 27, la Barcarolle en fa dièse majeur op. 60 et la Sonate n° 2 en si bémol mineur dont le final étouffé sous les doigts du jeune pianiste fait écho au souffle de la coda de la Sonate de Schubert. Technique époustouflante et maturité d’une interprétation que les années poliront. Le public en redemande : ce seront trois bis, dont le 1er Nocturne de Fauré et une Valse « du petit chien » op. 64 de Chopin particulièrement intrépide.
Partitions chopiniennes
Vendredi 17 juillet, Chapelle de La Châtre, la journée commence par l’une des quatre masterclasses dispensées par Yves Henry pendant la semaine. Devant un public curieux de découvrir les secrets de la partition chopinienne, les trois jeunes solistes en résidence au festival, planchent sur un piano Pleyel de 1844 pour y retrouver les sons originels souhaités par le compositeur et les reproduire sur un piano moderne. Pas si facile. « La patience est le meilleur maître », a écrit Chopin.
La vie d’ici-bas
L’après-midi, Chapelle comble pour écouter le duo Yves Henry et Jean-Yves Clément évoquer la vie personnelle et artistique de Sand et Chopin à Nohant, notamment le rôle de l’écrivaine dans l’œuvre du compositeur. Arrivé à Nohant mal en point après le séjour à Majorque, Chopin a la surprise de trouver dans sa chambre le piano Pleyel que George y a fait livrer. La délicate attention d’une femme amoureuse engendrera la composition de 50 chefs-d’œuvre lors des 1 200 jours que Chopin passera en les lieux, quantifie Jean-Yves Clément. Composition laborieuse dont témoigne l’écrivaine dans ses lettres, plutôt « perfectionniste » nuance Yves Henry, car Chopin aime contrôler sa production et annote ses partitions avec un soin inhabituel à l’époque. Mille autres choses sont évoquées, comme l’amitié avec Liszt, Delacroix, Pauline Viardot mais aussi la vie de famille. Faute d’une descendance familiale, Chopin aura une riche descendance artistique : russe avec Rachmaninov et Scriabine ; française avec Fauré, Debussy et Ravel. Après la rupture et le décès de Chopin, George Sand écrira : « Je ne suis pas de ceux qui croient que les choses se résolvent en ce monde. Elles ne font peut-être qu’y commencer, et, à coup sûr, elles n’y finissent point. Cette vie d’ici-bas est un voile que la souffrance et la maladie rendent plus épais à certaines âmes, qui ne se soulève que par moments pour les organisations les plus solides, et que la mort déchire pour tous. »
Harmonie poétique
Pianiste marquante de la jeune génération, Saskia Giorgini propose en première partie la Ballade n° 1 en sol mineur op. 23, Deux Polonaises op. 26 et la Polonaise-Fantaisie op. 61 de Chopin ; puis après l’entracte, de Franz Liszt, 3 Sonnets de Pétrarque, la Mephisto-Valse n° 1 et la Vallée d’Obermann extraite des Années de Pèlerinage. À un Chopin stylé et harmonieux, succèdera une plongée lisztienne dans un univers métaphysique que l’artiste investit avec aisance pour la plus grande satisfaction du public. En bis, elle donnera de Rachmaninov une version particulièrement enlevée de la célèbre Polka Italienne.
Mozart seul lui est supérieur
Samedi 18 juillet, porté par l’Académie des jeunes talents du festival, l’Impromptu musical et littéraire évoque les séjours à Nohant grâce aux correspondances respectives de Sand et Chopin. Avec une plume alerte, l’écrivaine décrit les obsessions d’un Chopin obsédé par l’hygiène, maladif, prêt à « s’enterrer à chaque instant » voire « hypocondriaque » ce dont témoignent les visites rassurantes du Dr Papet qui ausculte le compositeur et lui diagnostique des « organes sains ». George Sand écrira plus tard : « (…Bach, Beethoven, Weber…) il est tous les trois ensemble, et il est encore lui-même, c’est-à-dire plus délié dans le goût, plus austère dans le grand, plus déchirant dans la douleur. Mozart seul lui est supérieur, parce que Mozart a en plus le calme de la santé, par conséquent la plénitude de la vie ».
Excellence
Dans la famille des lauréats récents des prix prestigieux, accueillis au festival, Kevin Chen. Le 2e Grand Prix du Concours International Chopin de Varsovie 2025, a l’honneur du récital du samedi soir. Aussitôt au clavier, il entre dans le vif du sujet en enchaînant les 24 Préludes op. 28 de Chopin ; en deuxième partie, après une courte séquence Scriabine, ce sera l’atmosphère rêveuse et poétique des Jeux d’eau à la Villa d’Este de Liszt, puis Les Préludes (Poème symphonique n° 2) dont l’interprétation symphonique du jeune artiste, auteur de cette transcription magistrale, enflamme l’auditorium. Un superbe parcours qui s’achèvera par l’une des 6 mélodies de Chopin transcrites par Liszt, « Wosnia » (Printemps) pour voix et piano.
Performance
Dimanche 19 juillet, le tremplin-découverte propose un parcours original dans la mélodie romantique, mené par la chanteuse-pianiste Ewa Leszczynka qui, à l’instar de George Sand, chante en s’accompagnant au piano.
Pour présenter les terra relativement incognita de la mélodie romantique, Jean-Yves Clément cite George Sand : « Je voudrais faire les paroles et la musique en même temps mais c’est un rêve comme celui que l’on ferait d’une île enchantée au moment où la mer va vous avaler à tout jamais ». Puis il déroule le programme qui fera la part belle aux femmes compositrices : Maria Szymanowska, Maria Malibran, Cécile Chaminade et Pauline Viardot. « On en fait beaucoup autour des femmes compositrices, on a raison mais pas tout le temps » tempère le conseiller musical et littéraire du festival ; « avec Pauline Viardot on a vraiment raison car elle a composé des mélodies merveilleuses ». Côté compositeurs hommes, Jean-Yves Clément évoque Ignaz Paderewski, à la fois musicien et homme politique polonais de premier plan, et Chopin. Ce dernier a écrit des mélodies et est « le premier à avoir composé de la musique politique en transformant une danse, la Polonaise, en arme de destruction contre l’envahisseur russe de l’époque ». Vive les femmes ! conclut-il.
Tout à fait dans l’esprit de George Sand, ce récital de musiques rafraichissantes et heureuses est servi par une soprano talentueuse, dotée d’une grande agilité vocale allant du grave au colorature, ce qui derrière un clavier n’est pas une mince affaire.
Sensibilité
Lauréat en mai 2026 du Prix Cortot, la plus haute distinction de l’éponyme Ecole Normale de musique de Paris, le japonais Kotaro Shigemori propose un programme ambitieux. Après la Suite en la majeur de Jean-Philippe Rameau, ce seront trois lieder de Schubert transcrits par Liszt dont l’intense Erlkönig ; puis de Chopin, Deux Nocturnes op. 62, la Ballade n° 3 en la bémol majeur op. 47, la Barcarolle en fa dièse majeur op. 60 et pour terminer l’Andante spianato et la Polonaise brillante op. 22. Un récital très apprécié du public tant par l’extrême sensibilité musicale du jeune artiste que la subtilité de son jeu ; Il donnera en bis l’étude de Liszt « Chasse-neige » qui précèdera un déluge d’applaudissements.
Enchantement
En soirée, le bien nommé Trio George Sand, composé de la violoniste Virginie Buscail, de la violoncelliste Diana Ligeti et de la pianiste Anne-Lise Gastaldi, interprète le virtuose Trio en ré mineur op. 11 de Fanny Mendelssohn, « une femme empêchée de composer dont le destin aurait certainement touché George Sand » puis le Trio en si bémol majeur n° 1 de Schubert « qui comme George Sand aimait les temps longs ». Le public est charmé par le dynamisme, la simplicité, la ferveur et la connivence de ces trois musiciennes exceptionnelles. Elles donnent en bis le final du Trio n° 49 de Haydn, « à la hongroise » puis la Danse macabre de Saint-Saëns dont le chant du coq annonce la fin de la fête pour les squelettes mais aussi pour un public archicomblé qui quitte à regret ce chaleureux trio féminin.
Les larmes de Rubinstein
Lundi 20 juillet, reconstitution par Manuel Brossé de l’unique concert donné à Nohant le 16 juin 1971 par Arthur Rubinstein. Guidé par Christiane Sand, le pianiste visitera la maison de George Sand et demandera à rester seul pendant un court instant pour s’y recueillir dans la chambre de Chopin dont il sortira en pleurs. Le conférencier fait entendre des extraits de ce récital mythique, la Barcarolle, la Berceuse et le Nocturne n° 2 op. 27 en ré bémol, « un enregistrement non officiel bouleversant qui mêle élégance, générosité, noblesse, supérieur, selon Manuel Brossé, aux enregistrements en studios ». Pur moment de grâce et d’émotion dans l’assistance qui mêle spontanément ses applaudissements à ceux du public de l’époque.
Passion Akiko
Pianiste vive, simple et joyeuse, Akiko Ebi propose en première partie les œuvres des deux grands amours de Chopin, Bach et Mozart : la partita n° 1 en si bémol majeur BWV 825 et Les variations sur un thème de Duport en ré majeur K. 573 dont la pianiste décline avec brio les neuf climats successifs qui résument l’art de la dramaturgie mozartienne. En deuxième partie, ce sera Chopin avec le Prélude en do dièse mineur op. 45, les Trois Nocturnes op. 9 puis Trois Mazurkas op. 59 ; en bis, la Barcarolle sera suivie de l’Andante spianato. A la sortie du concert, les brillantes étoiles d’un ciel d’été sans nuages feront écho aux cantilènes chopiniennes dont Akiko Ebi détient le secret.
Pianopolis
Mardi 21 juillet, du premier piano de Cristofori en 1710 au piano d’aujourd’hui, le critique musical Alain Lompech évoque l’évolution de l’instrument-roi du 19e siècle. Paris en est la capitale avec les facteurs Pleyel et Erard qui rivalisent autour de leurs « champions » respectifs : Chopin pour l’un et Liszt pour l’autre. La fabrication quasi-industrielle des instruments pour répondre à une demande importante, inspirera plus tard les constructeurs automobile. Parcourant les Etats-Unis dans le sillage de la conquête de l’Ouest, le piano en reviendra en 1930 avec la marque Steinway. Les facteurs asiatiques s’en empareront à leur tour, le Japon puis la Chine où l’on a compté jusqu’à 30 millions de pianistes qui s’approprient le répertoire pianistique occidentale, un phénomène dont Alain Lompech invite à se féliciter.
Acmé chopinienne
La saison se termine par un sommet : le récital tout-Chopin de François Dumont, remplaçant au pied levé la pianiste Ewa Poblocka, souffrante : Deux Nocturnes op. 27, la Barcarolle, le Scherzo n° 3, la Fantaisie-impromptu, la Ballade n° 3, le largo de l’Hexameron, l’Impromptu n° 1, la Ballade n° 1, Nocturne op. 9 n° 2 et la Polonaise « héroïque ». Le jeu parfait, à la fois élégant et virtuose de l’artiste rallie tous les suffrages ; certainement aussi ceux de Chopin qui du haut de son portrait placé dans l’auditorium, doit avoir la satisfaction d’entendre un artiste donner à ses œuvres toute leur part de génie. Plébiscité par le public, François Dumont donne trois bis : La Valse « du petit chien » op. 64, l’Étude op. 10 n° 12 dite « révolutionnaire » et la Berceuse op. 57.
Clôture
Mercredi 22 juillet, grand moment pour les trois jeunes solistes en résidence, Byeongiu Yu, Maria Moliszewska et Gabriel Cassagnes, qui donnent le traditionnel récital de clôture sur une scène où se sont produits les plus grands artistes. Le public les entendra dans des œuvres de Chopin travaillées lors des masterclasses, chacun passant brillamment du statut d’élève en masterclasse à celui de soliste sur scène, puis en bis dans une Valse que Rachmaninov composa pour ses cousines, interprétée à six mains et très applaudie.
Éloge de la durée en guise de conclusion
« Le meilleur des critiques, c’est le temps » écrivait Chopin. Un adage utile à rappeler à un moment où le festival qui s’achève, célèbre son 60e anniversaire. Gage de qualité, il a su traverser les époques grâce à tous ceux qui depuis le récital initial d’Aldo Ciccolini en 1966, se sont succédés à sa direction à l’instar aujourd’hui d’Yves Henry, Sylviane Plantelin et Jean-Yves Clément. Et surtout grâce à George Sand qui a créé à Nohant un lieu d’inspiration incomparable où 150 ans après sa disparition et depuis 60 ans, artistes et public aiment à se retrouver chaque année autour des immarcescibles chefs-d’œuvre du romantisme.
Prochain rendez-vous au domaine de George Sand à Nohant cet été du 15 au 23 août : le 1er Concours international de piano Chopin Pleyel à Nohant qui débutera le samedi 15 août au soir à la Bergerie Auditorium Frédéric Chopin du domaine par un concert en hommage à Aldo Ciccolini et se terminera le dimanche 23 août après-midi à 15h au même endroit par le concert des lauréats, avec l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie sous la direction de Vahan Mardirossian. Une grande semaine autour de Chopin pour poursuivre l’hommage à George Sand et un événement unique, qui sera également accessible en ligne sur la chaîne Youtube du Nohant Festival Chopin. Informations et réservations en ligne en suivant ce lien : billetterie du concours ou par email : resaconcours@festivalnohant.com.
Bon été à toutes et à tous avec Chopin !











