Compte-rendu des samedi 29 et dimanche 30 juin 2024

Compte-rendu des samedi 29 et dimanche 30 juin 2024

Leçons de liberté

Le quatrième week-end du Festival commence avec un monstre sacré du piano, Samson François dont la venue à Nohant en 1970 est l’objet d’une causerie-rencontre. Yves Henry et Jean-Yves Clément ont invité le pianiste Bruno Rigutto à témoigner sur ce pianiste « visionnaire, poète et conteur » dont il fut le seul élève et disciple. Vouant dès l’âge de 12 ans une admiration sans borne au maestro, Bruno Rigutto réussit quelques années plus tard à s’infiltrer dans son entourage afin d’en obtenir l’enseignement. Pour sa première leçon, le maître accueille l’élève à 6 heures du soir en pyjama en compagnie du chien Goliath (!), dans un appartement dévasté, un cours qui se terminera en nocturne, suivie de nombreuses autres.

Car Samson François ne connaît ni les horaires, ni les rendez-vous, ni les contraintes en général. Si ce n’est une exception : les règles musicales. Elève d’Alfred Cortot et de Marguerite Long, Samson est un harmoniste hors pair. Bien que né à Francfort, il n’aime pas les compositeurs allemands (« Brahms me fait mal aux doigts ») et influencé par le jazz, il se situe aux antipodes du pianiste romantique. Pianiste aux doigtés improbables, souligne Bruno Rigutto, il donne de précieux conseils à son élève : surtout ne pas le copier et « garder pour lui » ce qu’il aime dans les interprétations du jeune homme ; se cultiver sans relâche pour nourrir son art ; ne pas trop travailler certains passages pour « ne pas les figer » ; parfois même « faire laid » quand cela s’impose.
Sa vie de noctambule, ses cigarettes, la boisson et surtout sa générosité sans limite qui le conduisent à travailler énormément – jusqu’à 264 récitals en une seule année -, auront raison du cœur certainement trop sensible de cet artiste hors norme qui disparut prématurément à l’âge de 46 ans.
La causerie est illustrée par les clichés du photographe Alain Beauvais qui immortalisa le récital donné par Samson à Nohant le 26 juin 1970, l’avant-dernier concert de sa courte vie. On le voit au piano mais aussi dans les jardins du domaine de George Sand en compagnie du guitariste Narciso Yepes avec lequel on imagine une belle complicité.
Laissons le dernier mot au pianiste : « Un jour on m’a reproché mon esthétique de vertige ! Hélas ! Comme j’aurais aimé justifier ce reproche ! Quel beau jour ! Pourtant j’ai dû y renoncer sans l’avoir jamais atteint… ».

Allegro

Le samedi soir, l’orage gronde mais qu’importe ! C’est avec empressement que le public rejoint l’auditorium pour y entendre un duo d’artistes exceptionnels : le violoniste Augustin Dumay et le pianiste Frank Braley qui délivreront la Sonate n° 18 de Mozart, la Sonate n° 5 de Beethoven dite « Le printemps » suivies en deuxième partie, par la Sonate opus 18 de Richard Strauss.
Dès le premier accord posé sur le Guarnerius, la sonorité, la musicalité, le dynamisme bouillonnant des deux artistes alliés à leur connivence enjouée galvanisent l’auditorium.
En bis, ils donneront une transcription de Fritz Kreisler d’une œuvre dédiée par Mozart à Maria-Theresa Von Paradies, un nom en phase avec ce que ces deux grands musiciens nous ont fait vivre pendant ces quelques trop courts instants.

Hommage à la musique de chambre

Le tremplin-découverte du dimanche matin accueille le lauréat 2023 du Concours Long Thibaud, le jeune violoniste ukrainien, Bohdan Luts, qui sera accompagné au piano par Yves Henry.
D’humeur culinaire, Jean-Yves Clément nous annonce le menu dominical : la Sonate pour violon et piano n° 3 de Grieg, dont Claudio Arrau (venu à Nohant lui aussi) disait « Il faut que cela sente la morue (!) », puis la Sonate n° 3 d’Isaÿe « qui a poussé son instrument jusqu’à ses limites extrêmes pour ouvrir la route au violon moderne », suivi du Caprice du même Ysaÿe pour violon et piano d’après l’Étude en forme de Valse de Saint-Saëns « qui mit la musique de chambre à l’honneur en France », et « cerise sur le gâteau », ce sera Mendelssohn, qui livrait ses « Romances sans parole » par « paquet de six comme les œufs ». La recette est ponctuée des rires gourmands du public qui en redemande.
Puis place à la musique. Soulignons l’interprétation magistrale par Bohdan Luts et Yves Henry – chambriste hors pair ! – de l’exigeante Sonate de Grieg, puis de celle d’Ysaÿe par le violoniste en solo. Un bis virtuose (Caprice de Paganini) conclura le récital.

Après le concert, une spectatrice enthousiaste prédit un brillant avenir à Bohdan, un présage qui réjouit ce jeune homme simple, charismatique et extrêmement talentueux.

Kantorow

Flamboyant, prodigieux, rigoureux, lyrique, génial, mélodiste, enchanteur, virtuose, romantique, époustouflant, génial, on pourrait continuer à l’infini la liste des qualificatifs sans arriver à donner l’ombre d’une idée du prodigieux récital qu’Alexandre Kantorow a donné à Nohant en ce dimanche après-midi. Ni même de son talent !
Au programme : la Rhapsodie n ° 1 de Brahms, puis l’étude « Chasse Neige » de Liszt suivi de “La Vallée d’Oberman” du même Liszt, puis la Rhapsodie n° 1 de Bartok, et encore, après un court entracte, la Sonate n° 1 de Rachmaninov suivie de la Chaconne de Bach transcrite pour la main gauche par Brahms !
Aucun temps mort, aucune faiblesse, le chant est au rendez-vous, intense et remarquable. Osons le dire, malgré son jeune âge, Alexandre Kantorow s’inscrit déjà dans le sillage de ceux qui ont créé la légende du piano et celle du Festival, où il est déjà venu en 2017 puis en 2018.
En bis, ce seront Jeux d’eau de Ravel puis une transcription de Nina Simone sur un thème de « Samson et Dalila » de Saint-Saëns avant une standing ovation que le public de Nohant ne réserve qu’aux plus grands.

P.S. le Festival se poursuit du 18 au 24 juillet, pour une semaine complète. Programme détaillé à retrouver sur cette page

*Crédits photos et vidéos Martine LE CARO et Alain Beauvais