De la rigueur à l’improvisation

Rafal Blechacz et  Lucas Debargue

De la rigueur à l’improvisation

Mademoiselle
Les mélomanes ne remercieront jamais assez Bruno Monsaingeon d’avoir fixé sur la pellicule les grandes figures contemporaines de la musique. En ce samedi après-midi, en présence du réalisateur, le public est convié par Jean-Yves Clément à la causerie-projection du film « Mademoiselle » qu’il a dédié à la grande dame de la musique du XXe siècle, Nadia Boulanger, pour ses 90 ans. Privilège est ainsi donné d’assister à l’un des cours d’harmonie que la pédagogue dispense chaque semaine à une cinquantaine de disciples, concertistes et professeurs. L’occasion d’entendre les commandements de l’intransigeante Mademoiselle sur les qualités premières de l’élève : don, rigueur, discipline, ordre, attention, travail. S’agissant du « don » – selon elle « la démonstration de Dieu sur terre qui engage la responsabilité du récipiendaire » – s’il est tout à fait nécessaire, il n’est pas suffisant : « Il faut aussi posséder le caractère sans lequel tout est perdu ». Plaçant la musique au plus haut, elle en énonce les deux piliers : l’harmonie et la tonalité qui révèlent la qualité des idées. Le choix de la note équivaut « au miracle d’un mot qui est mis à sa place ». L’un de ses plus célèbres élèves et amis, Leonard Bernstein qui fut membre actif de de la « Boulangerie », selon le mot ironique de la secte Boulez, fit les frais de ce dernier commandement avec un si bémol à la basse mal placé qui lui valut les foudres de la « grande prêtresse de Fontainebleau ».
Cette musicienne hors pair avait interrompu sa carrière de compositrice « par souci d’exigence et parce qu’elle n’aimait pas les notes qui ne veulent rien dire » mais certainement aussi en raison du chagrin causé par la disparition de sa sœur Lily, souligne Bruno Monsaingeon, sœur pour laquelle Nadia Boulanger organisait chaque année à la Trinité une messe transformée en un événement mondain totalement incontournable pour son entourage.
L’enseignement de Nadia Boulanger a irrigué la pédagogie musicale jusqu’à nos jours comme en témoigne, à la fin de la causerie, Yves Henry, le Président du Festival, ayant lui-même étudié au milieu des années soixante avec Annette Dieudonné qui fut l’assistante de la célèbre Mademoiselle. (extraits à retrouver sur https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i20258905/nadia-boulanger-le-don-de-l-expression-d-une-oeuvre)

Distinction à l’ancienne
Plébiscité par les scènes du monde entier, c’est à Nohant devant un auditorium archi complet que le pianiste polonais Rafal Blechacz, un toujours jeune homme de 40 ans récipiendaire à 20 ans en 2005 du Premier Prix au Concours international Chopin de Varsovie, donne un récital à la tonalité hautement chopinienne.
Revêtu du grand habit à queue de pie de concertiste que le public lui pardonnera de troquer au fur et à mesure de la montée en température pour une veste avant de terminer en bras de chemise, le pianiste offrira au public la bouleversante Sonate n° 14 de Beethoven dite « Clair de Lune » puis Quatre Impromptus D 899 de Schubert. En deuxième partie, ce sera Chopin, sa « spécialité », avec la Barcarolle op. 60, la Ballade n° 3 op 47, Trois Mazurkas op. 50 puis le Scherzo n° 3 op. 39. Le jeu élégant et raffiné de l’artiste cisèle à merveille ce répertoire romantique. À propos du Scherzo qui conclura le récital, citons Nadia Boulanger s’adressant à ses élèves : « vous êtes des exécutants non pas pour vous exprimer vous-mêmes, mais pour exprimer l’œuvre. Ce n’est pas mon Scherzo de Chopin mais le Scherzo même de Chopin. Ce Scherzo qu’il a été donné à Chopin d’écrire, n’a plus besoin de Chopin pour être un chef-d’œuvre. Ce Scherzo n’a plus besoin de rien, il est dans l’air comme resplendissant dans la lumière ». Rajoutons à cette admonestation mystico-pédagogique que le Scherzo avait besoin ce soir de récital de tout l’art de Rafal Blechacz pour resplendir dans l’auditorium auprès d’un public aux anges. Deux bis, l’un de Chopin, l’autre de Beethoven, parachevaient la soirée.

Pour l’amour de Clara
Dimanche matin, le prédicateur musical du Festival, Jean-Yves Clément, présente le programme du tremplin-découverte du jeune Mathis Cathignol, récipiendaire du Premier Prix de la première édition du Concours Pierre Barbizet en 2024. En ce jour de fête, les pères seront gâtés (mais pas seulement !) avec des œuvres de Chopin et Schumann « deux compositeurs qui se connaissaient très bien », nous dit le conseiller musical et littéraire du Festival. « Schumann admirait Chopin et lui a dédié ses Kreisleriana ; Chopin qui n’aimait que Bach, Mozart et le Bel Canto, lui dédiera quand même sa 2e Ballade ». En ouverture du récital ce sera l’Impromptu n° 1 op. 29 composé à Paris, puis la Ballade n° 2 composée à Majorque, puis les deux derniers Nocturnes de Chopin op. 62 qui « semblent chanter pour l’avenir et ouvrir une porte d’accès qui semble ne jamais en finir avec la musique tant ils sont novateurs et annoncent déjà le côté méditatif de Brahms ou de Fauré ». Puis ce sera la Polonaise « héroïque », la guerrière, évoquant la sanglante répression russe qui écrasa l’insurrection de la population de Varsovie, « les époques se suivent et se ressemblent», puis ce sera la pièce maîtresse du récital, la Sonate n° 1 op. 11 de Robert Schumann, une vaste déclaration d’amour à la jeune Clara Wieck. « Robert attendra des années avant de pouvoir se marier avec Clara, se félicite le machiavélique Jean-Yves Clément, puisque cette si longue attente se transformera en jaillissement créatif ». Dès les premières mesures, Mathis Cathignol affirme ses qualités artistiques. Il possède la technique et surtout « le caractère » si cher à Nadia Boulanger, notamment dans son impressionnante interprétation de la Sonate de Schumann. Il met en exergue avec maestria les foisonnantes idées musicales de Florestan le conquérant et d’Eusebius le rêveur, couronnées d’un final époustouflant auquel le jeune pianiste donnera toute son ampleur symphonique. Le public plébiscite ce pianiste remarquable qui lui donne en retour un magique Sonnet de Liszt.

Pour l’amour du public

Le récital de l’après-midi accueille Lucas Debargue. Très ému, le pianiste fête à Nohant les 10 ans de son 4e Prix au Concours Tchaïkovski qui décidera de sa carrière. Preuve que le public a son mot à dire dans les concours puisqu’il avait su en son temps déceler chez le jeune musicien les qualités que nous allions écouter en ce dimanche après-midi. Lucas Debargue a depuis toutes ces années prodigieusement muri son art. Son programme propose la Ballade n° 2 de Franz Liszt, la Ballade n° 3 et le Scherzo n° 4 de Chopin, et comme l’artiste aime partager ses amours musicales avec le public, il y rajoutera des œuvres de Ravel avec la Sonatine et Jeux d’eau, puis Fauré le Nocturne n° 12 et la Barcarolle n° 9. À côté de ces chefs d’œuvre, il a inscrit au programme « en plat de résistance très difficile à jouer pour l’auteur-interprète » dit-il avec humour, l’une de ses propres œuvres : une Suite en ré qu’il présente au public.

Conquise, la salle en redemande et Lucas Debargue lui offrira généreusement plusieurs bis, dont deux Sonates de Scarlatti, puis Alborada del grazioso de Ravel et une improvisation digne de la tradition du 19e siècle qui clôturera magistralement ce deuxième week-end du Festival.

À venir :
Samedi 21 juin – 16h – Hommage à Ciccolini en présence de Pascal Le Corre et Paul Blacher – 20h30 – Récital de piano de Barry Douglas
Dimanche 22 juin – 11h – Tremplin-Découverte Rodolphe Menguy – 16h – Musique de chambre – Aurélien Pascal – Violoncelle – Sélim Mazari – piano
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