
26 Juin Des claviers bien tempérés
Barry Douglas, Aurélien Pascal et Sélim Mazari, Rodolphe Menguy
Compte-rendu du 3e week-end – 21 et 22 juin 2025
Des claviers bien tempérés
Bonne nouvelle ! Un nouveau système de rafraîchissement de l’auditorium, efficace et relativement silencieux, a permis aux artistes et au public de partager le troisième week-end du Nohant Festival Chopin dans une ambiance agréablement tempérée particulièrement appréciable en ces jours de forte canicule.
Un prince viscontien à Nohant
Samedi après-midi, hommage est rendu au grand pianiste napolitain Aldo Ciccolini pour le 100e anniversaire de sa naissance. Des photos, des vidéos d’interviews et des extraits de concerts retraçant sa vie et sa carrière, sont commentés par plusieurs grands témoins : Pascal Le Corre, qui fut son élève et l’auteur d’un livre sur le maestro, Paul Blacher le président des Amis d’Aldo Ciccolini, qui fut aussi son assistant dans les dernières années de sa vie, Yves Henry, le président du Festival, qui a suivi son enseignement pendant trois ans, et Jean-Yves Clément qui l’a bien connu.
Voué à la carrière de pianiste dès l’enfance, son Premier prix au prestigieux Concours Marguerite Long-Thibaud en 1949 propulsera Aldo Ciccolini sur les scènes du monde entier, à commencer par celle du Carnegie Hall dès 1951.
Ses interviews révèlent un homme courtois, pudique, raffiné, au regard intelligent et curieux. Hypermnésique, il lisait les partitions comme le journal et les imaginait dans sa tête avant de les interpréter, tout en recherchant la plus grande simplification de son jeu. Ce « pantouflard » selon lui-même, ne donnait pas moins de 100 à 150 concerts par an. Parfois dans des endroits très reculés d’Amérique du Sud où “les mites et la poussière s’échappaient de pianos hors d’âge”. Après quelques enregistrements, c’est son interprétation d’Erik Satie qui lui vaudra la notoriété auprès du grand public, une musique dont il appréciait la mélancolie, l’humour à la française et surtout qu’il savait faire chanter.
Intérieurement, le pianiste menait une double vie musicale, vouant une immense admiration à l’opéra qu’il aurait aimé diriger. Il donnera son dernier concert à Torre del Lago, la ville de Puccini, en interprétant une transcription personnelle de Manon Lescaut et, dans ses moments ultimes, fredonnera l’opéra « The turn of the screw » (le tour d’écrou) de Britten.
Et Nohant dans tout cela ? Comment ce personnage échappé du Guépard de Leopardi, a-t-il pu atterrir à Nohant, ce hameau authentique au charme champêtre, cela au point d’y initier un Festival qui s’y perpétue depuis bientôt 60 ans ? Par le miracle de deux concerts qu’il donna en juin 1966, marquant le point de départ de cet amour inconditionnel pour Nohant. En 2014, à la fin de son dernier récital à Nohant, les vidéos de ses deux bis, « Salut d’amour » d’Elgar et « la Danse espagnole de Granados », témoignent de la source de vie que représentaient pour ce vieux monsieur de 89 ans, la musique et ce lieu qu’il quittait à regret, pressentant qu’il n’y reviendrait peut-être pas : « C’est loin l’année prochaine ». Nohant qu’il n’a jamais quitté tant son âme y rayonne encore à côté de celles de Chopin, de George Sand et de quelques autres dans ce paradis des esprits libres, apaisés et bienheureux.
Passions titanesques
En soirée, l’auditorium accueille Barry Douglas, un pianiste irlandais, lauréat de la Médaille d’or du Concours Tchaïkovski en 1986. Au programme les poétiques Fantaisies op. 116 et les Trois Intermezzi op. 117 de Brahms entre lesquels vont prendre place deux pièces d’envergure du répertoire romantique : la Sonate en fa mineur op. 57 de Beethoven et la Sonate en si mineur de Liszt. Beethoven évoque la sonate dite Appassionnata comme « les vagues d’une mer déchaînée lors d’une nuit de tempête ». Effectivement sous les doigts du pianiste Irlandais, c’est tout l’océan des passions qui se déchaîne sous la puissance de son jeu magistral dans un déferlement sonore donnant à cette page une dimension quasi-symphonique. En deuxième partie, la rédemption viendra avec son interprétation généreuse de la Sonate en si de Liszt dont l’ampleur du sublime leitmotiv emplira l’auditorium de lumière et d’espoir retrouvé. En bis, cet immense pianiste à la maîtrise technique surnaturelle, partagera deux de ses passions avec un public galvanisé : l’Irlande avec une ballade romantique qu’il a transcrite, et la musique russe avec un extrait de la Suite Roméo et Juliette de Prokoviev, deux oeuvres qui achèveront en poésie et en ferveur ce récital inoubliable.
Azur
Dimanche matin, après les déchainements romantiques de la veille, Rodolphe Menguy, un jeune pianiste auréolé de nombreux prix et dont le CD « Rhapsodies hongroises » fait l’actualité discographique, ramène la sérénité dans l’auditorium avec un programme Bach – Chopin, commenté par Jean-Yves Clément : en ouverture, ce sera un Prélude et fugue de Bach « deux procédés musicaux jugés dépassés par la génération suivante mais que Chopin, très admiratif du Kantor, comme les autres compositeurs de son temps, utilisera souterrainement dans son œuvre ». Puis de Chopin la Mazurka n° 1 op. 56, « polyphonique et l’une des plus belles » suivie des deux derniers Nocturnes composés à Nohant « dont les manuscrits sont rapportés à l’éditeur parisien du musicien par la calèche de Delacroix – plus sûre, souligne le conseiller musical et littéraire du Festival que la ligne de train Limoges-Paris –. » Puis résonnera la Toccata en mi mineur de Bach, « une œuvre de jeunesse moins stricte, fantaisiste, véritable ode à la jouissance de vivre » suivie de la 3e Sonate dont l’atmosphère évoque « l’âme d’un slave trempée dans le bel canto », composée à Nohant en 1844, année du décès du père de Chopin, « dont le largo ressemble à une deuxième marche funèbre, et qui ouvre des horizons sur la modernité ». Notamment, le surprenant dernier mouvement qui semble orienter l’œuvre vers la vitalité et la lumière et qui inspire au chantre dominical du Festival cette imploration de Mallarmé : « l’Azur ! l’Azur ! l’Azur ! l’Azur ! »
Le jeu harmonieux et personnel de Rodolphe Menguy sonne en parfaite adéquation avec ce répertoire qu’il intériorise avec élégance. Il interprète avec brio la 3e Sonate dont il reprendra avec sang-froid l’adagio malencontreusement interrompu par un incident. Le public très nombreux ce matin-là, saluera chaleureusement l’artiste et c’est après des applaudissements nourris que Rodolphe Menguy donnera en bis le « Pas de deux » tiré de Casse-Noisette de Tchaïkovski transcrit par Mikael Pletnev, montrant ainsi toute l’étendue de son répertoire et de son jeune talent.
A la française !
L’après-midi, le public attend un duo d’excellence, Aurélien Pascal au violoncelle et Sélim Mazari, au piano, ce dernier ayant fait partie de nos jeunes solistes en résidence au Festival il y a quelques années, auréolés chacun de nombreux prix et qui, en solo ou en musique de chambre, évoluent désormais sur les plus grandes scènes internationales. Ces dernières années, ils ont mûri leur art tout en sachant garder intactes leurs qualités premières : la simplicité, l’ardeur, l’intégrité et leur passion commune de la perfection musicale. En ce dimanche après-midi, Ils proposent un programme de la plus belle eau romantique : l’Arpeggione de Schubert, la Sonate pour violoncelle et piano de Chopin et, de Rossini, « Une larme, thèmes et variations pour violoncelle et piano ». La complicité joyeuse des deux artistes et l’attention bienveillante portée à l’autre irriguera ce concert. D’autant plus qu’Aurélien Pascal malgré une grippe sévère, arrivera à se dépasser pour honorer le public de son jeu profond auquel répondra la ferveur enjouée de Sélim Mazari.
La Berceuse de Fauré conclura ce dimanche hors du temps où trois artistes de la nouvelle génération, Rodolphe Menguy, Aurélien Pascal et Sélim Mazari, ont su porter haut la précision, le raffinement et la subtilité du jeu à la française.
A suivre :
Samedi 28 juin à 16 h : Causerie-rencontre avec l’historien d’art et musicologue Jean-Yves Patte sur le thème « Chopin au quotidien à Nohant » – 20 H 30 : récital de Michel Dalberto, piano (Liszt – Mozart – Ravel – Chopin)
Dimanche 29 juin à 11 h : Tremplin-découverte du pianiste Vincent Ong (Schumann – Chopin) – 16 h – Concert de musique de chambre du Trio Pantoum (Schubert – Arenski).
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