Grandeur et servitude de la vie artistique

A Nohant, George Sand a-t-elle réalisé son rêve ? C’est pour répondre à cette question qu’une femme exceptionnelle, elle aussi, Michelle Perrot, historienne et professeure émérite des universités, était l’invitée de la causerie-rencontre de Jean-Yves Clément à l’occasion de la parution de son ouvrage George Sand à Nohant paru aux éditions du Seuil. Après s’être plongée dans l’agenda de l’écrivaine et sa correspondance (qui compte plus de 20 000 lettres !). Michelle Perrot fait la biographie de Nohant. En maîtresse de maison avant-gardiste, George qui possède le sens de la famille élargie aux amis mais surtout la passion de l’art, de la connaissance, de la nature, du peuple et de l’égalité, veut transformer Nohant en une maison d’artistes. Y a-t-elle réussi ? Pas vraiment répond l’historienne. Si George a accueilli à Nohant les plus grands esprits de son temps, ses nobles utopies se sont échouées sur des conflits familiaux et des déceptions politiques. Finalement, génial ou pas, il semble que personne n’arrive à résoudre la difficile cohabitation des humains.

Avant le récital du soir, Yves Henry prend la parole. L’annonce est d’importance. En effet, le matin même s’est produit le cauchemar de tout président de Festival : l’annulation de la venue d’un des artistes les plus attendus du public, en l’occurrence Christian Zacharias, empêché de jouer le lendemain pour un problème de santé. A l’annonce de cette défection de dernière minute, un « Ah ! » collectif de dépit s’élève immédiatement dans l’auditorium. Cependant, poursuit Yves Henry, « ce sera Bertrand Chamayou qui le remplacera ». Un « Oh ! » admiratif retentit aussitôt. Heureux et rassuré, le public est de nouveau disponible pour accueillir l’artiste de la soirée : le pianiste russe Sergei Redkin.

Une des caractéristiques du Festival, c’est de faire la part belle aux jeunes artistes et de « suivre » leur carrière. Et le public emboîte le pas. C’est ainsi que la foule des grandes soirées est là pour assister au concert de ce jeune artiste, venu en 2012 en résidence à Nohant, puis en récital lors d’un « Tremplin-concert » où il avait fait forte impression. Depuis lors, lauréat du Concours Tchaïkovski et se produisant sur les plus grandes scènes, Sergei Redkin s’inscrit dans la grande tradition russe du piano : une technique hors norme au service d’une immense expressivité.  En première partie, il interprète les 24 Préludes de Chopin. Entre chaque pièce de ce cycle (« les vingt-quatre stations de l’âme », dixit Jean-Yves Clément),  Redkin prend son temps et nous aussi. Nous n’en apprécierons que mieux les couleurs et les nuances de chacune de ces œuvres miniatures, romantiques pour certaines, totalement avant-gardistes pour d’autres, mais toutes virtuoses et géniales.  La deuxième partie du concert nous emmène en terre russe avec Trois Etudes Tableaux de Rachmaninov, la poignante Sonate n° 6 en la majeur de Prokofiev magnifiquement interprétée et en bis, une transcription pour piano de La Belle au bois dormant de Tchaïkovski/Pletnev. Le public applaudit chaudement cet artiste exceptionnel.

Dimanche matin, c’est là encore un auditorium archi-complet qui accueille lors du tremplin-découverte un autre jeune talent, Gaspard Dehaene (venu lui aussi en résidence à Nohant) dans un magnifique programme  romantique : Ländler de Schubert puis Quatre Mazurkas, la Berceuse et la Barcarolle de Chopin, et pour conclure, la Rhapsodie espagnole de Liszt. Le jeu élégant, la sensibilité poétique du pianiste mais aussi sa virtuosité dans la dernière œuvre conquièrent le public qui lui fait une aubade. Beau succès pour l’artiste !

Bertrand Chamayou, qui compte parmi les plus grands pianistes actuels, lauréat à quatre reprises des Victoires de la Musique, et qui, miraculeusement, est disponible ce jour-là, a donc accepté de venir à Nohant en remplacement de Christian Zacharias. 

Lui  aussi grand habitué du Festival où il est venu à trois reprises, offre de surcroît  au public un programme exceptionnel  : en première partie deux chefs-d’œuvre de Robert Schumann, les Blumenstück op.19 puis le Carnaval op. 9 qu’il nous narre merveilleusement, puis en deuxième partie, les Miroirs de Ravel et une série de pièces de Camille Saint-Saëns peu connues : Les Cloches de las Palmas, les Mazurka n°2 et 3 et l’Etude en forme de valse.

Bertrand Chamayou nous confirme ce que l’on sait déjà : que ce passionné discret à la technique solide est un artiste supérieurement doué, personnel, généreux et complet dans tous les registres.  S’excusant presque à la fin du récital du « déluge de notes » qu’il vient de donner, il s’installe devant le pianoforte 1801 installé sur la scène pour interpréter en bis une sonate de Haydn d’une grande sobriété ; un précieux moment de sérénité qui va là aussi droit au cœur du public. Puis il offre un second bis, un chant polonais de Chopin arrangé par Franz Liszt.

Pour conclure, revenons à la question  initiale : à Nohant, George Sand a-t-elle réalisé son rêve ? Peut-être pas de son vivant, cependant en rencontrant aujourd’hui  tous ces brillants artistes en ce lieu, comment ne pas penser qu’à l’instar de leurs œuvres, les rêves des grands créateurs traversent les siècles et qu’à Nohant chacun peut encore les partager. 



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