Le temps retrouvé

LE TEMPS RETROUVÉ

Suspendu à l’actualité sanitaire, nul ne savait il y a quelques semaines encore, si le Nohant Festival Chopin pourrait avoir lieu. Toutefois, l’équipage du Festival au grand complet, au premier chef duquel Yves Henry, le président, Sylviane Plantelin, la vice-présidente et Jean-Yves Clément, le conseiller musical et littéraire, au taquet depuis plusieurs mois, étaient prêts à l’abordage. Efforts récompensés puisque l’exterminateur ayant baissé la garde, le Festival a pu commencer le week-end dernier, avec quelques bémols liés aux gouvernementales mesures de jauge du public et de couvre-feu en vigueur jusqu’au 9 juin. Désormais, l’allègement des dites mesures suivi de leur disparition complète permettra au Festival d’interpréter sa partition in extenso jusqu’au 15 juillet et de dérouler son tapis champêtre à un prestigieux cortège d’artistes de renom et d’éminents conférenciers.

Après un concert de retrouvailles très chaleureux donné à Déols le vendredi soir dans le cadre du « Hors les murs », le Nohant Festival Chopin ouvrait sa saison les 5 et 6 juin, cette fois-ci « dans ses murs », au Domaine de George Sand (Centre des monuments nationaux),  avec un récital donné en plein air, dans la cour d’honneur de la Maison, par Gaspard Dehaene.

Pour cette première, le musicien étrennait un piano de concert Pleyel, tout juste sorti des ateliers et posé en majesté sur la pelouse. En effet, cette marque française, intimement liée à l’œuvre de Chopin et qui a accompagné les grandes heures de la musique romantique,  renaît de ses cendres avec l’ambition de retrouver son lustre d’antan. Tout au long de l’itinéraire musical dans l’œuvre de Chopin proposé par le pianiste, des Mazurkas à la Ballade n° 4 en passant par la Berceuse et la Barcarolle, l’instrument se révélait être un excellent compagnon de voyage.  Pour son baptême, soulignons aussi qu’il bénéficiait du talent de Gaspard Dehaene, un parrain bienveillant et sensible, au romantisme solaire, qui a su communiquer une émotion authentique au public installé en ces lieux magiques qui ont tant inspiré Chopin, Sand et tant de grands artistes. 

Signalons aussi un  phénomène étonnant qui s’est mêlé aux deux récitals successifs donnés par l’artiste : un oiseau au chant têtu et stridulant, auto proclamé maître de la chapelle romantique, a ponctué par deux fois, de ses piaillements vigoureux la Berceuse de Chopin. Gageons que lui aussi était heureux de retrouver le public. « Par la fenêtre ouverte sur le jardin, des bouffées de musique de Chopin, (…) qui se mêlent au chant des rossignols et au parfum des roses » a écrit Delacroix. Nous y étions. (1) 

Le dimanche matin, Adi Neuhaus était la guest-star du premier « tremplin-découverte » du Festival. Jean-Yves Clément n’ayant pas perdu une once de sa verve érudite pendant le confinement, présentait l’artiste – lauréat en 2016 du prestigieux Prix Schumann à l’instar d’Yves Henry en son temps – et son programme prometteur et ambitieux : la Sonate n° 18 de Schubert,  les Scènes de la forêt de Schumann puis de Chopin les Mazurkas op. 59  et la Ballade n° 4.  Après le romantisme solaire de Gaspard Dehaene, la haute silhouette sombre d’Adi Neuhaus semblait en incarner l’aspect plus ténébreux. Sans faillir, ses longs doigts virtuoses ont parcouru avec brio la multitude de thèmes imposés par ces œuvres superbes. Le public a fait un beau triomphe à ce pianiste de 25 ans, à la grande maturité et au jeu limpide qui met toute son expressivité et les couleurs de la vie dans son art. (1)

Après des mois de disette culturelle, nous espérons que le public sera au rendez-vous de ce « temps retrouvé ». En conclusion, citons Marcel Proust dont ce sera en 2021 le 150e anniversaire de la naissance : « La musique a été une des plus grandes passions de ma vie… Elle m’a apporté des joies et des certitudes ineffables, la preuve qu’il existe autre chose que le néant auquel je me suis heurté partout ailleurs. Elle court comme un fil conducteur à travers mon œuvre ». 

A défaut d’œuvre, faisons-la courir dans la vie !

(1) Pour compenser la jauge limitée de public lors de ce premier week-end, vous pourrez retrouver ces deux concerts fin juin sur la plateforme RecitHall. 
crédit photo : © Nohant Festival Chopin

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