03 Juil Prestige et générations croisées

COMPTE-RENDU DU 4E WEEK-END
Prestige et générations croisées
Samedi 27 juin, Claire Le Guillou est invitée par Jean-Yves Clément, le conseiller musical et littéraire du festival, à présenter son ouvrage George Sand superstar. Visitant Nohant à 14 ans et ayant lu ses œuvres, l’autrice décide que cette femme émancipée lui servirait de modèle. Depuis lors, faisant profession de chercheuse, elle consacre l’essentiel de ses études à la famille Sand. Pédagogue passionnée, Claire Le Guillou évoque pour le public une George Sand immensément célèbre et victime de sa notoriété. Du succès d’Indiana à sa mort, elle est poursuivie par les médias et un public avide de connaître ses moindres faits et gestes. La « sandomania » bat son plein. Son portrait de Delacroix puis sa photographie par Nadar, figure en bonne place dans tous les journaux. « Ce n’était pourtant pas Monica Bellucci », provoque Jean-Yves Clément devant une salle indignée. « Certes mais bien mieux encore », renchérit l’autrice, « George Sand est une icône ». Tout d’abord, son talent littéraire est reconnu par ses pairs ; son roman Valentine sur les affres d’une femme mal mariée trouve un large écho dans le public. L’écrivaine rencontre un grand succès en librairie qui conduira son éditeur à publier ses œuvres complètes. Toutefois, la femme fera écran à l’auteure : sa personne intriguera, notamment le port du pantalon, le prénom masculin, et sa tabagie initiée par sa grand-mère avec laquelle elle prisait. A l’instar d’un poster des Beatles, la jeunesse accroche le portrait de George Sand dans sa chambre. Les collectionneurs s’y mettent : ses lettres, ses mèches de cheveux, même ses mégots de cigarettes sont mis aux enchères. Sa vie privée est connue et on lui attribue une multitude d’amants. Sa présence souvent fictive est relayée dans la moindre gazette. Son adresse est publique et l’on vient l’attendre devant sa maison. Puis elle connaîtra une relative traversée du désert littéraire avec la montée du naturalisme et le recul du mouvement idéaliste qu’elle incarne. Son œuvre glisse vers le scolaire. Et en tant que femme, on n’a de cesse de l’enterrer en « bonne dame de Nohant ». Aujourd’hui, une question agite la sphère sandienne : qu’aurait-elle pensé d’une entrée au Panthéon ? « Ayant refusé l’Académie française et la Légion d’honneur, on pourrait penser qu’il en serait de même pour le Panthéon », suggère la conférencière. Toutefois, souligne Jean-Yves Clément, « ce sont les valeurs de George Sand qui entreraient en ce lieu ». Le public acquiesce à cette idée.
Manifeste républicain
En préambule au récital du samedi soir, Sylviane Plantelin, la vice-présidente du festival, ouvre la soirée en présentant la marraine du week-end, Natacha Polony. La journaliste symbolisera l’une des nombreuses facettes de George Sand : la femme engagée. « L’engagement est en effet ce qui caractérise son travail », nous explique-t-elle. « Après des chroniques littéraires, elle a voulu très rapidement peser dans le débat public, un aspect un peu oublié mais très intéressant et qui aujourd’hui devrait tous nous animer. Elle racontait la vie des paysans, elle racontait cette France que Paris avait tendance à oublier ; ses idées républicaines et socialistes, elle les appliquait dans ses romans. Selon elle, une république qui n’est pas incarnée n’existe pas et ne peut emporter l’adhésion du peuple ». Jusqu’en 1848, George Sand participe à la chose publique avec un courage et une abnégation extraordinaires. Elle fonde des revues, dont la Cause du peuple et s’adresse aux citoyens pour embarquer les foules dans son combat pour l’égalité et la fraternité. « Aujourd’hui plus encore, poursuit l’oratrice, il est nécessaire de comprendre que la justice sociale et le développement de l’ensemble des territoires, sont des valeurs sans lesquelles il n’y a pas de véritable démocratie. George Sand nous a légué cela, cette volonté d’être utile, de faire bouger les choses, de ne pas rester tranquillement dans ce cocon qu’elle aimait tant, mais de participer au bien commun ». Applaudissements du public en signe d’adhésion.
Prodige
Jeune récipiendaire du prestigieux Prix Clara Haskil 2025, Paul Lecocq, 20 ans, a malgré son jeune âge, les honneurs du récital du samedi soir. Il propose un programme qui convaincra le public de l’ambitus de son talent : tout d’abord, ce seront trois Sonates de Scarlatti K. 247, K. 119 et K. 175, admirablement ciselées ; puis le sublime larghetto du Concerto en fa mineur de Chopin op 21 transcrit pour piano seul par le compositeur lui-même, une œuvre d’un Chopin solaire dédiée à son amour de jeunesse, puis le Scherzo n° 4 composé à Nohant qui comporte – selon Jean-Yves Clément « la plus belle mélodie que Chopin ait composée ». En deuxième partie, ce seront le Nocturne de Fauré n° 6 en ré bémol majeur op. 63, puis un tour de force avec les fantasques et hallucinées Kreisleriana op. 16 de Schumann, composées pour Clara Wieck et dédiées à Chopin. Un programme généreux que le jeune homme mène à son terme avec une aisance et une virtuosité admirables. Séduit par la technique brillante et le jeu engagé du jeune prodige, le public l’acclame. En bis, il donnera une œuvre de Schumann appartenant à l’Album pour la Jeunesse puis reviendra à Bach avec un extrait d’une de ses Suites.
Fantastique
Dimanche 28 juin, le tremplin-découverte du matin accueille Gabriel Durliat, 25 ans, régional de l’étape puisque né à Bourges, pianiste mais aussi improvisateur, compositeur et chef d’orchestre. Jean-Yves Clément nous donne les clés du programme : trois « Nocturnes », l’un de Chopin le n° 17 en si majeur op. 62 n° 2 , le second de Liszt « En rêve » S. 207 « une berceuse surnaturelle, sa dernière page avant sa mort » et l’inspiré « Clair de Lune » de Debussy extrait de sa suite Bergamasque. Cela avant l’interprétation d’une pièce maîtresse : la transcription par Liszt de la Symphonie Fantastique de Berlioz, « une œuvre dantesque à interpréter au piano, encore plus en récital, ce qui n’arrive quasiment jamais ». Et pour cause, il faut jouer avec deux mains les nuances les plus subtiles d’un orchestre au grand complet. « Manifeste romantique et première musique à programme, Berlioz a transcrit sa vie dans sa symphonie, son amour désespéré pour une actrice, une histoire qui finira mal comme d’habitude mais sera source d’inspiration » souligne Jean-Yves Clément, en en détaillant les cinq mouvements, « une histoire d’amour malheureuse mais aussi une histoire d’amitié réussie, celle qui liait Berlioz à Liszt qui transcrivit cette œuvre magistrale et à Schumann qui en fit une critique élogieuse d’après cette transcription ». Très droit au clavier, Gabriel Durliat dirige autant qu’il joue ; l’interprétation de chaque mouvement est digne des meilleurs orchestres ; sans oublier le célèbre « Bal » qui enthousiasme le public. En bis, il donnera de Chopin l’une des trois Etudes posthumes en la bémol majeur puis une variation Fauré/Rachmaninov de sa composition. La performance inouïe de cet artiste hors norme est saluée par une standing ovation du public qui se précipite à la sortie pour lui faire dédicacer son disque « Ad paradisium » qui prolongera la félicité vécue en ce dimanche matin.
Intimité
La pianiste Elisso Virsaladze qui devait clore la première partie du festival 2026, est victime d’un malaise survenu à Munich. Regrets bien sûr et vœux sincères de rétablissement. Mais aussi urgence musicale : trouver sous 24 heures un pianiste capable de proposer à main levée, un programme romantique de haute volée. Miracle, disponible, le talentueux Adam Laloum accepte de venir à Nohant donner le dimanche après-midi un récital impromptu. Un pari difficile mais c’est à cela que l’on reconnaît les grands artistes. Pianiste discret, sensible, nuancé et intègre, Adam Laloum est très apprécié du public de Nohant où il est venu en récital à plusieurs reprises. Il va proposer des œuvres de son répertoire de prédilection : la Fantaisie en fa mineur op. 49 et L’Impromptu n° 3 en sol bémol majeur op. 51 de Chopin, la Sonate n° 1 en fa dièse mineur op. 11 de Schumann, mi-amour pour Clara, mi-colère contre Wieck qui lui refuse la main de sa fille ; puis ce sera la Sonate en si bémol majeur D. 960 de Schubert composée deux mois avant la mort du compositeur. Parachevé par les deux Intermezzi de Brahms op. 116 n° 4 et op. 117 n° 1 donnés en bis par Adam Laloum, ce récital de la plus belle eau romantique interprété par l’un de ses meilleurs ambassadeurs, apportera une incommensurable touche de grâce et de poésie à la fin d’une première séquence du festival 2026 riche en émotions et en talents.
Communion
A défaut d’avoir accueilli Elisso Virsaladze au sein de la cohorte des musiciennes prestigieuses programmées au festival cette saison en hommage à George Sand, soulignons que l’ultime week-end de juin réunissait deux récipiendaires du prestigieux Prix Clara Haskil, Adam Laloum et Paul Lecocq. Plus qu’un heureux hasard, le mélomane y verra un signe bienveillant envoyé par l’une des plus grandes pianistes du siècle dernier dont le public « communiait avec le génie » à l’instar de celui de Nohant en cette première séquence du festival.
A suivre
Le festival sera de retour à Nohant du 16 au 22 juillet lors d’une semaine plus spécifiquement dédiée à Chopin. Au programme, des récitals, des conférences, des masterclasses et des animations dans le parc du domaine (voir la programmation). Puis une troisième séquence s’ouvrira du 15 au 23 août avec la première édition du Concours international Chopin Pleyel à Nohant. D’ici là, il est possible d’écouter sur France Musique, partenaire de cette édition, les deux excellentes émissions consacrées par Philippe Cassard au festival (partie 1 / partie 2), puis du 13 au 18 juillet mais déjà disponible en podcast sur l’application Radio France, une série sur « George Sand, l’âme musicienne ».








